Zoé Lamazou journaliste freelance et Sarah Leduc journaliste chez France 24 ont co-réalisé le premier webdocumentaire diffusé sur l’Ipad par France 24 sur la banalisation du viol en République démocratique du Congo. Le viol perpétré en temps de guerre est couramment utilisé comme arme dans de nombreux pays mais qu’en est-il après les conflits ? Zoé et Sarah ont souhaité aborder ce sujet. En effet, les actes de viol commis envers les civils continuent depuis 2005 et elles nous racontent l’histoire de ces femmes victimes, militantes, avocates et ce qui se passe dans le système pénitentiaire et policier. Un projet qui aborde d’une façon très complète le problème de la banalisation du viol.
Mais au-delà du sujet qui est fort, problématique si bien que, récemment de nombreux rapports ont été émis par l’ONU, ce projet a été diffusé sur un support tout nouveau. Tout peut être envisagé, créé pour de jeunes journalistes comme Zoé et Sarah, même si au départ ce n’était pas l’Ipad qui était ciblé comme premier canal de diffusion. Elles nous racontent leur histoire tant sur le sujet traité que sur le travail que cela a exigé.
Pourquoi avez-vous souhaité travailler sur le sujet du viol au Congo ? Quel a été le point de départ de ce reportage ?
Zoé : J’avais lu des témoignages de femmes des Kivus, des femmes qui avaient été violées par des hommes en armes, et d’autres femmes qui soignent et défendent ces victimes malgré l’insécurité et l’impunité qui règnent encore dans l’Est du Congo. Je voulais en savoir plus. J’avais des contacts sur place.
Sarah : Quand nous avons commencé à étudier le sujet depuis la France, nous avons rapidement réalisé que l’aspect judiciaire avait été moins abordé. Il est apparu que les femmes sont non seulement les premières victimes mais les premières à se mobiliser. Nous avons donc contacté diverses associations et trouvé les femmes qui accepteraient de travailler avec nous. Et le projet était parti !
Avez-vous rencontré des difficultés sur place ?
Zoé : Les difficultés que nous avons rencontrées à Goma sont propres au reportage dans ces régions du monde abîmées par des années de conflit armé et où l’insécurité est encore caractéristique. Dans toutes les situations, il faut rester prudent et très attentif.
Mais en fait, les seules réelles difficultés que nous avons éprouvées ont été d’ordre administratif : obtenir une autorisation de reportage est souvent une démarche longue et coûteuse.
Sarah : Il y a toujours des imprévus sur le terrain, et les choses ne se déroulent pas toujours comme on le souhaiterait. Du fait des délais administratifs, nous n’avons, par exemple, pas pu assister à l’audience où devait plaider l’avocate que nous suivions au tribunal forain de Goma. Dans ces cas-là, il faut savoir rebondir et improviser.
Sur de nombreux clichés, les postures et regards des victimes sont détournés. Est-ce un choix de votre part ou une volonté de la part des personnes qui ont accepté de parler ?
Sarah : Nous avions décidé de ne pas montrer les visages des victimes, par pudeur tout d’abord, mais surtout pour préserver leur anonymat. De nombreuses jeunes femmes interviewées sont mineures. Par ailleurs, le viol est extrêmement stigmatisant au Congo. En plus de la douleur psychologique et physique du viol, de nombreuses femmes sont rejetées socialement, familialement, maritalement après avoir subi des violences sexuelles. Nous n’étions pas là pour les mettre en danger, d’où ce parti pris en photo. En revanche, les avocates témoignent à visage découvert.
Que ce soit les victimes, avocates, policiers, prisonniers qui ont accepté de vous parler, ont-ils pu voir le résultat, le reportage ? Vous ont-ils formulé un retour, un avis ?
Zoé : Nous sommes restées en contact avec les avocates suivies à Goma. Dès que le reportage a été diffusé sur IPad, nous les en avons informé bien sûr. Elles avaient d’ailleurs déjà vu la bande-annonce qui tournait sur la chaîne France24 pour annoncer dès le mois d’août la sortie du doc sur IPad. Mais ne possédant pas de tablette, elles ont dû attendre le mois d’octobre pour avoir accès au reportage mis en ligne dans sa version Web sur le site de France24.
Est-ce que votre reportage a impacté des ONG, organisations, les internautes ou lecteurs d’Ipad…. ?
Zoé : Nous avons reçu quelques mails d’internautes et d’ONG qui avaient aimé notre reportage. Ces retours sont d’autant plus appréciables que le format est très nouveau. D’ailleurs, dans la plupart de ces mails, nos lecteurs soulignent que l’usage des différents médias (sons, vidéos, photos et textes) a servi notre propos.
Mais ce sont surtout les journalistes férus de nouvelles technologies qui ont commenté le reportage ou qui nous ont interviewées moins pour nous faire parler du sujet que du making of d’un documentaire pour IPad. Nous avons notamment participé à un atelier sur l’usage des nouvelles technologies dans le journalisme lors des Assises du Journalisme qui ont eu lieu à Strasbourg cette année.
Pourquoi avoir choisi l’Ipad plutôt que la diffusion sur ordinateur ?
Zoé et Sarah : Nous sommes parties sur le terrain avec l’idée de réaliser un webdocumentaire. Nous en avions déjà réalisé un pour France24, « 22330 : Les bras de la France ». Cette fois, nous partions en freelance mais nous voulions travailler à nouveau sur un format multimédia.
Quand nous sommes rentrées à Paris, France24 s’est intéressé à notre reportage.
Lucas Menget, grand reporter pour France24, qui a été notre rédacteur en chef sur les deux projets multimédias, nous a proposé de monter notre reportage spécialement pour l’IPad. La chaîne venait de lancer son application IPad au même moment. C’était l’occasion d’explorer les possibilités de ce tout nouveau format.
Mais pour une plus large diffusion, nous avons jugé indispensable de doubler la version Ipad par une version web. Bien que l’Ipad ait été un succès commercial à sa sortie, il reste un outil élitiste pour les quelques privilégiés qui le possèdent.
Votre reportage alterne de multiples formes de supports de narration comme des images, du son, des témoignages, de l’écrit. Il est très complet et il y a une rythmicité. Est-ce que c’est l’Ipad qui a configuré le reportage de cette façon ?
Zoé et Sarah : La multiplicité des medias est caractéristique des webdocumentaires. L’Ipad permet en revanche de remettre le texte au centre du récit. La tablette est un vrai support de lecture. Nous avons donc présenté notre reportage sous la forme d’un magazine interactif. Le lecteur supporte mieux ces pages de texte sur tablette que sur l’écran d’un ordinateur.
L’intérêt était bien sûr d’inclure aussi les interviews et ambiances sonores sur les photos, et des vidéos comme on le fait dans un webdocumentaire.
Pour pouvoir produire et monter ce projet, qu’est-ce que cela a nécessité en compétences, temps, matériel, logistique… ?
Zoé : Il faut être un peu touche à tout. Après deux semaines de préparation, nous sommes parties douze jours à Goma. J’avais un micro et un enregistreur. Et puis nous avions nos cahiers et nos stylos !
Sarah : J’avais un appareil 5D - qui fait des photos et des vidéos- prêté par Canon. Un petit Canon G10 en complément. Nous avions nos ordinateurs bien sûr pour « dérusher » au fur et à mesure. Et quelques disques durs externes pour tout sauvegarder !
Zoé et Sarah : La post-production s’est faite en équipe, avec Lucas Menget à la rédaction en chef. Zoé a monté tous les sons et les images. Sarah a fait l’éditing des photos. Nous avons écrit à quatre mains. . C’est Jérôme Pidoux qui a réalisé le graphisme du reportage, et Elbou El Béchir a « implémenté » l’ensemble sous forme d’application IPad.
Quelle est la différence entre l’Ipad et le webdocumentaire pour les photographies ?
Sarah : Il n’y en a relativement pas, si ce n’est le choix du format. L’Ipad, comme l’Iphone, se lit dans les deux sens : horizontal et vertical. Idéalement, il faudrait donc doubler toutes les photos en format paysage et en hauteur pour éviter des recadrages trop radicaux.
Si vous deviez renouveler l’expérience, le feriez-vous ?
Zoé et Sarah : Bien sûr, si nous travaillons sur d’autres sujets qui se prêtent à ce format. C’est un travail de réalisation passionnant.
Le seul écueil est que le reportage multimédia qui est assez coûteux n’a pas encore trouvé de « modèle économique » stable. Il est toujours plus rentable de réaliser un doc pour la télé que pour le web.
Et par rapport à l’interactivité, comme par exemple les travaux diffusés par Samuel Bollendorff, qu’en pensez-vous ?
Zoé : Le documentaire multimédia est un format si nouveau qu’aucune règle n’est encore bien définie quant à la trame narrative, à l’usage des différents medias (photo, son, video, texte…) pour servir cette narration et à l’usage de l’interactivité autorisée par le Web. Il y a une liberté formidable. Mais l’utilisation de chaque support doit avoir du sens : il faut se poser la question de ce que l’on veut raconter et comment. Quel est l’apport de la photo ? De la vidéo, du son, du texte ? Il ne s’agit pas de faire un patchwork aléatoire. En ce qui nous concerne, nous avons par exemple fait le choix du son + photo pour les victimes, de la vidéo pour les avocates, etc…
Samuel Bolendorff a fait de ces « webdocumentaires dont vous êtes le héros » sa signature. C’est d’ailleurs son travail qui nous a fait découvrir le webdocumentaire et qui a été une source d’inspiration. Nous avons beaucoup aimé naviguer dans son « Voyage au bout du charbon » par exemple, le reportage devenant presque un jeu. C’est un parti pris qui fonctionne bien mais qui reste une manière de raconter parmi d’autres.
Certains sujets se prêtent à ce format ludique qui laisse l’internaute composer son propre reportage presque au hasard des clics. D’autres sujets exigent du journaliste qu’il prenne d’avantage par la main son « lecteur », avec une moindre interactivité, moins de choix possibles. Ce que nous avons fait dans « Congo, la paix violée ».
Retournerez-vous au Congo pour aborder à nouveau le sujet ?
Sarah : Bien sur, si nous en avons les moyens. Il nous tient à cœur de suivre nos histoires, les trajectoires de nos « personnages »... Par ailleurs, la question du viol n’est pas le seul sujet à aborder au Congo. Nous pourrions envisager d’autres angles, d’autres problématiques. La présence de la LRA, la question des enfants soldats, etc… Sans parler de l’élection présidentielle prévue en 2011. Bref, il reste des tas de sujets que nous serions heureuses d’aborder.
Je remercie chaleureusement Zoé et Sarah pour leur contribution. Leur projet est intéressant, autant sur le fond que sur la forme. Elles témoignent des horreurs et crimes sexuels commis sur des enfants et des femmes dans un pays où des années de conflit ont rendu le viol banal une fois la paix retrouvée. Quant à la forme de narration et de diffusion choisies, je suis convaincue, comme elles, que nous en sommes au tout début. Quel avenir leur prédire ? En tout cas, ces deux journalistes ont expérimenté une nouvelle forme de diffusion qui est différente du webdocumentaire, et j’espère que leurs explications vous ont permis d’en savoir un peu plus. Vous trouverez en lien « Congo la paix violée », le lien de France 24 ainsi que les sites de nos deux journalistes.
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